Yannick Delbecque — site personnel

Zigong

Pour ceux qui seraient curieux, c'est cette histoire qui m'a fait adopter le pseudonyme Zigong.


Au début de Ve siècle, le ministre Tian Chang préparait un coup d'état dans le royaume de Qi (=Ch'i). Il devait cependant encore compter avec l'opposition des hauts dignitaires du royaume cherchait un moyen de la briser. Il eut donc l'idée de mobiliser leurs armées dans une guerre extérieure. Lu, petit état voisin, paraissait un adversaire tout indiqué.

Tian Chang ayant convaincu son suzerain, il prépara l'ouverture des hostilités.

Mais Lu était le pays natal de Confucius. Devant le péril imminent, celui-ci demanda à ses élèves d'intervenir et de sauver la terre de ses ancêtres. ZiGong était le meilleur rhéteur parmi eux.

Il avait toujours eu la langue bien pendue et ses arguments retors avaient toujours agacé le maître. Il se porta volontaire. Le maître accepta.

ZiGong se rendit donc à Qi pour solliciter une entrevue avec Tian Chiang.

Il lui parla ainsi:

-- Vous commettez une faute en attaquant Lu. Ce pays va vous causer de grandes difficultés. Les villes de Lu sont mal fortifiées, son territoire étroit, son prince est stupide et méchant, ses ministres fourbes et incapables. Son peuple déteste faire la guerre. Il vaudrait mieux que vous attaquiez Wu. Voilà l'adversaire qu'il vous faut. Les murailles des villes de Wu sont hautes et épaisses, son territoire vaste, ses armes de bonne qualité, ses soldats bien entraînés et bien nourris. Wu dispose de troupes d'élite, de matériel lourd en abondance. Ses administrateurs sont capables et savent défendre leur territoire. Une guerre avec un tel pays faciliterait vos affaires.

Tian Chang se fâcha:

-- Vous estimez donc facile ce qui est difficile et tenez pour une source de difficultés ce qui aux yeux de chacun est aisé. Qu'est-ce que vous venez me raconter?

ZiGong répondit:

Votre serviteur a ouit dire que, si la politique extérieure d'un état est une source de difficultés, il convient de déclancher une guerre contre un adversaire faible. Mais si le problème vient d'une affaire intérieure, il vaut mieux affronter un ennemi puissant. Votre problème vient des autre ministres de votre prince qui ne cessent de s'opposer à vous. En remportant une victoire sur Lu, Qi agrandira son territoire. Votre Prince deviendra de plus en plus orgueilleux et tout le mérite reviendra aux commandants de l'armée, qui appartiennent aux clans de vos rivaux. Quant à vous, je ne vois pas ce que vous y gagnerez, sinon la perte progressive de votre influence. C'est pourquoi une guerre contre Wu serait plus profitable. La défaite de Qi serait certaine, votre peuple mourrait sous les coup de vos ennemis. Les ressources des grandes familles s'épuiseraient à l'entretien de leur troupes. Vous n'auriez donc plus de rivaux parmi les grands, ni d'opposition dans la population, et deviendriez ainsi le seul maître du pays. Tian Chang dit:

-- Bien. Mais la guerre contre Lu est déjà décidée. Ordonner à l'armée de changer de cible éveillerait les soupçons de mes adversaires. Que faire?

-- Retardez le moment de l'attaque, répondit ZiGong, et envoyez moi en ambassade auprès du souverain de Wu. Je vais le convaincre de secourir Lu et de vous attaquer.

Tian Chang accepta le plan et ZiGong partit pour Wu. Or le prince de Wu préparait une expédition pour anéantir définitivement l'état de Yue, sur sa frontière sud, qu'il avait déjà défait une première fois et soupçonnait de nourrir encore des espoirs de revanche.

Mais ZiGong n'eut aucun mal à faire admettre au monarque qu'une victoire contre Qi consoliderait sa position contre Jin son rival de plus dangereux. Le prince de Wu accepta donc de venir au secourt de Lu, à condition d'être assuré des intentions de Yue [Yueh].

ZiGong partit alors pour Yue et parla au prince Gou Jian. Il lui conseilla de différer ses projets de vengeance et d'attendre patiemment que Wu soit épuisé par ses campagnes militaires. ZiGong se rendit encore à Jin pour prévenir le prince de cet état que Wu après sa victoire contre Qi tournerait certainement ses armes contre lui.

Après avoir reçu de substantielles récompenses de tous ceux auxquels il avait prodigué ses conseils, ZiGong rentra dons son pays.

La suite fut conforme à ses plans.

Wu défit Qi, laissant le champ libre aux ambitions de Tian Chang. Jin l'emporta sur Wu qui avait espéré profiter de sa première victoire pour se débarrasser de son principal rival, et Yue, bondissant sur l'occasion, porta à son ennemi mortal le coup fatal.

Ainsi en un seul voyage ZiGong sauva Lu, déstabilisa Qi, causa la perte de Wu, contribua à renforcer Jin, et donna une brève hégémonie à Yue. Son ambassade avait précipité les unes contre les autres les puissances rivales et dans les dix années qui suivirent chacune d'entre elles en éprouvera les conséquences.


Ce texte est tiré du livre Les trente-six stratagèmes , traduit du chinois et commenté par François Kircher, pages 40-42, stratagème « Tuer avec une épée d'emprunt. »

Cette anecdote historique nous est connue par les Annales de Sima Qian, chapitre 67.